Philippines 2015

Philippines

Carnet de reportage / Mindanao (6) Sitio Kasunugan

Une mission du groupe Exodus for Peace & Justice se rend dans une communauté indigène perdue dans la montagne. Je profite de l’occasion.

Samedi 30 juin. Campus de l’UCCP Haran. Des sacs de riz, d’abord, puis une trentaine de personnes s’entassent dans la benne du camion affrété par Exodus for Justice and Peace (EJP). EJP se définit comme un groupe impulsé par l’église, qui cherche à promouvoir la paix en s’attaquant aux causes profondes du conflit armé à Mindanao, agit en faveur de la justice et pour la défense des droits humains. Les sacs de riz sont destinés aux habitants du sitio Kasunugan – 37 familles d’indigènes Mandaya (l’un des 17 groupes ethnolinguistiques regroupés sous le terme générique de Lumads – indigènes de Mindanao). Les passagers sont pour une bonne part membres d’organisations de la gauche radicale, parmi lesquels des auxiliaires de santé, un médecin, des militants de Karapatan (défense des droits humains). De jeunes indigènes de Talaingod, Kapalong et Butuan, réfugiés à Haran, sont du voyage. Le Pasteur Edgar fait office de coordinateur.

Kasunugan n’est pas la porte à côté. C’est un hameau de la municipalité de Babanga (province de Davao Oriental), perdu dans la montagne. Notre itinéraire, au départ de Davao, passe par Compostela, où nous sommes rejoints par des paysans de la Compostela Farmer Association – ceux-là même qui, la semaine dernière, dressaient des barricades pour s’opposer à l’entrée des bulldozers de l’Agusan Petroleum and Minerals Compagny (troisième épisode de ce Carnet de reportage).

Arrivons à Babanga en fin d’après-midi. Laissons la route bitumée pour la piste qui mène au barangay Mahan-Ub (auquel appartient le sitio Kasunugan). Check-point. Sommes bloqués par les militaires et contraints de passer la nuit dans l’école.

Dimanche 31 juin. Le chemin de Kasunugan est impraticable en camion. Des motos bricolées prennent le relais. Les passagers d’abord, puis les sacs de riz. En milieu de matinée, nous sommes à pied d’œuvre. Accueil. Célébration religieuse. Prises de parole. Une dirigeante de la Farmer Association of Compostela conte la lutte des paysans de Compostela contre l’Agusan Petroleum & Minerals Compagny, met en garde les habitants de Kasunugan contre les dangers de l’exploitation minière à grande échelle. Même si la communauté ne semble pas être la cible d’un quelconque projet minier ou agroindustriel, elle n’en reste pas moins vulnérable : la demande présentée récemment au National Commission on Indigenous People en vue d’être reconnue comme communauté indigène et le territoire de Kasunugan enregistré comme « domaine ancestral » n’a, pour l’instant, obtenu aucune réponse des autorités compétentes. Aujourd’hui, la population du hameau n’a donc légalement aucun droit sur les terres qu’elle habite et cultive.

En début d’après-midi, la mission se met au boulot. Consultations médicales et soins légers, distribution de riz, activités récréatives pour les enfants, entrevues et collecte d’informations sur d’éventuelles violations des droits humains et l’état du conflit armé. Une récente attaque de la guérilla retient l’attention : jeudi 28 mai, c’est la fête à Kasunugan. Des militaires du 67ème Bataillon cantonnés au sitio Kaputian, à une heure de marche de là, se sont invité. Tard dans la nuit, sur le chemin du retour, ils tombent dans une embuscade tendue par les guérilleros de la NPA. Deux soldats son tués. Les habitants de Kasunugan sont aussitôt accusés d’avoir informé la guérilla. Ils craignent des représailles. La famille qui habitait près du lieu de l’escarmouche a abandonné sa maison. A l’emplacement où les soldats sont tombés, le sol a été brûlé : pratique rituelle pour éviter que le sang des victimes soit récupéré par les esprits.

En dépit de la « guerre totale » menée contre l’insurrection communiste au cours de la dernière décennie, l’armée philippine (soutenue par les États-Unis) n’est pas parvenue à venir a bout de la guérilla. Bien que l’attention des médias soit généralement focalisée sur la rébellion musulmane, la Nouvelle armée du peuple constitue une menace militaire bien plus sérieuse et compterait aujourd’hui quelque 5.000 combattants. Elle est solidement implantée dans l’est de Mindanao et la région de Compostela Valley constitue son plus solide bastion. La population, majoritairement constituée de paysans, indigènes et mineurs artisanaux, voit dans la NPA un frein aux exactions des groupes paramilitaires ainsi qu’à l’accaparement du territoire par les compagnies minières, forestières et agro-industrielles.

Lundi 1er juin. La mission prend le chemin du retour… à pied. Deux grosses heures de marche jusqu’au barangay Mahan-Ub, où le camion aurait dû nous attendre. Mais non. Des ennuis mécaniques : il sera là dans la soirée. Entre temps, les représentants de la Compostela Farmer Association reçoivent de mauvaises nouvelles. Le samedi 30 mai, Jonathan Villanueva, 24 ans, auxiliaire de santé et membre de leur organisation, était attendu au sitio Matapay (barangay Binondo, commune de Babanga). Il devait enquêter sur les conditions sanitaires de la communauté. Il n’est jamais arrivé. Les militaires affirment ne pas l’avoir détenu. Inquiétant : aux Philippines, une disparition est souvent synonyme d’exécution sommaire. Nouvelles informations : Jonathan a bien été arrêté. Il a téléphoné à sa famille – sans doute est-il parvenu à dissimuler son portable, ou à s’en faire prêter un. Il serait détenu à Cateel, une municipalité voisine. La mission envisage de s’y rendre pour exiger sa libération.

Mardi 2 juin. Barangay Mahan-Ub. Avons passé la nuit sur place. Le camion est là. Mais l’arrestation de l’auxiliaire de santé bouscule le programme. Le conducteur de la moto sur laquelle voyageait Jonathan nous a rejoint. Il raconte : « Il était environ 18h30 quand nous sommes arrivé au check-point de Binondo. Il est tenu par le 67ème Bataillon. Les militaires nous ont fait descendre de moto et interrogé séparément. L’interrogatoire de Jonathan a duré plusieurs heures. Ils l’accusaient d’être un NPA. Le lendemain matin, nous avons été transférés au 61ème Bataillon. J’ai déclaré que je ne connaissait pas mon client et il m’ont relâché. Jonathan, ils l’ont gardé. Il est incarcéré à Mati (extrême sud de la province) ».
Les leaders de la mission tiennent conseil avec les représentants de la Compostela Farmer Association. Ils décident finalement de rentrer à Davao. Peut-être des nouvelles dans les prochains jours.

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