Philippines 2015

Philippines

Carnet de reportage / Mindanao (1) Planter le décor

Ça commence par deux jours en ferry (Manille-Cagayan de Oro). Mer calme, traversée sans histoire : l’occasion, avant de rentrer dans le vif du sujet, de planter le décor et prévenir d’éventuels lecteurs de ce qui les attend.

Ceci est donc le premier épisode d’un carnet de reportage qui, sauf incident, devrait se poursuivre jusque fin juin, au rythme approximatif de deux mises en lignes hebdomadaires.

Le décor : Mindanao. Située au sud du pays, c’est la deuxième plus grande île d’un archipel des Philippines qui en compte 7.107. Superficie : 97.530 km2 – 1/4 de la France. Trois chaînes montagneuses d’orientation nord-sud, bousculées par les excroissances désordonnées de hauts reliefs volcaniques – exemple : le Mont Apo, point culminant du pays (2954 m). Entre les montagnes : des plaines, drainées par les bassins hydrographiques de l’Agusan et du Rio Grande de Mindanao. Tout autour une étroite frange côtière sur laquelle viennent battre les vagues de : l’Océan Pacifique (à l’Est), la Mer de Chine Méridionale (à l’Ouest).
Population : 21 millions d’habitants. + 70% chrétiens (très majoritairement catholiques), 21% musulmans, 5% indigènes (répartis en 17 groupes ethniques).
A l’île même de Mindanao sont rattachés les archipels de Sulu, Basilan et Tawi-tawi.
Administrativement, Mindanao est divisé en 6 régions – dont la Région autonome musulmane de Mindanao (ARMM) – et 26 provinces.

Mindanao : carte des régions administratives
(Gaëlix – via Wikimedia Commons)

Ressources naturelles et économie. Mindanao produit 100 % du caoutchouc, 87 % des ananas, 78 % des bananes*, 74 % du café du pays, dispose d’importantes ressources halieutiques et d’un énorme potentiel minier – selon un document émanant de l’ambassade des E-U à Manille (mis en ligne par WikiLeaks), Mindanao serait un « trésor de ressources minérales (…) or, cuivre, nickel, manganèse, chromite, argent, plomb, zinc, fer (…) trois gisements de gaz et de pétrole ont également été identifiées au sud de Mindanao et dans l’archipel de Sulu (…) » Des réserves qui représenteraient « 70% des ressources minières des Philippines », soit un pactole évalué « entre 840 et 1.000 milliards de dollars ». En grande partie contrôlées par des multinationales de l’agroalimentaire (Dole, Del Monte, Sumifru…), de grandes compagnies minières et quelques « seigneurs de la terre » locaux, ces richesses demeurent, aujourd’hui, sous-exploité du fait du conflit armé qui sévit dans l’île. Mais le processus de paix en cours pourrait changer la donne : une semaine après la signature d’un accord (Comprehensive Agreement on the Bangsamoro / le 27 mars 2014) entre le gouvernement du président Aquino et le MILF (Moro Islamic Liberation Front), l’agence Moody’s a réévalué à la hausse les perspectives de croissance des Philippines, notamment du fait d’un afflux prévisible des investissements dans l’île de Mindanao. Savoir si un afflux massif de capitaux étrangers améliorera le sort des populations locales est une autre affaire dont les affaires n’ont rien à faire.

* Les Philippines sont le premier exportateur asiatique de bananes.

Histoire. Les premiers marchands et missionnaires musulmans débarquent à Mindanao à la fin du XIVème siècle, convertissent les populations locales (animistes), fondent des sultanats. Arrivé bien après les chinois, dont les relations avec l’archipel des Philippines remontent à 2000 ans avant JC, les musulmans ont, en revanche, précédé les chrétiens. Et quand, après avoir colonisé le nord des Philippines sans rencontrer trop de résistance, les espagnols se lancent à la conquête de Mindanao (fin du XVIème siècle), ils s’y heurtent à ces mêmes moros (maures) – ou sinon les mêmes du moins leurs coreligionnaires – qu’ils ont, quelques décennies plus tôt, bouté hors de la péninsule ibérique. Plusieurs expéditions militaires ne viendront pas à bout de la résistance des moros et les espagnols ne s’implantent durablement qu’en quelques endroits du littoral.

A lire : Mindanao, séparatisme autonomie et vendetta (François Xavier Bonnet / IRASEC)
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En 1898, à l’issue de la guerre hispano-américaine, les Philippines deviennent un protectorat des États-Unis. Mindanao compte alors 1/2 million d’habitants. Essentiellement des communautés montagnardes indigènes et une population très majoritairement musulmane à l’ouest. Mais la colonisation de l’île par des populations chrétiennes venues du reste de l’archipel s’accélère. En 1926, Del Monte est la première multinationale de l’agro-alimentaire à s’implanter à Mindanao pour y produire des bananes et des ananas. A la veille de la seconde guerre mondiale, la population de l’île a plus que triplé. Musulmans et indigènes sont désormais minoritaires.

Après l’Indépendance (1946) l’administration centrale encourage l’émigration massive de petits agriculteurs vers la « terre promise », notamment pour désamorcer les rebellions paysannes dans l’île de Luzon. En quelques décennies, 1,2 million de colons s’installent à Mindanao, occupant les terres des moros. Situation en grande partie responsable de la (re)naissance, dans les années 1960 de mouvements de lutte armée d’obédience musulmane soutenus par des États musulmans (Libye, Malaisie) et l’Organisation de la Conférence Islamique.

1969 : Nur Misuari crée le MNLF (Moro National Liberation Front).
Début des années 1970: La guerre civile dans l’ouest de Mindanao s’intensifie*. Apparition des premiers groupes paramilitaires (milice Ilaga à Cotabato).
1972 : Ferdinand Marcos instaure la Loi Martiale, contribuant ainsi à radicaliser le conflit.
1984 : Hashim Salamat (qui avait quitté le MNLF en 1977), fonde le MILF (Moro Islamic Liberation Front).
1986 : Accord de cessez-le-feu entre le gouvernement de Corazon Aquino et le MNLF.
1989 : Création de la Région autonome musulmane de Mindanao (ARMM).
1990 : Abdulramak Janjalani crée le groupe Abu Sayyaf (proche d’Al Qaïda).
2008 : Alors que le gouvernement de Glaria Macapagal Arroyo et le MILF sont prêts à signer un Mémorandum d’accords sur le territoire ancestral des Moro (MOA-AD), le texte est déclaré inconstitutionnel par la Cour suprême des Philippines, et rejeté.
2011 : Le commandant Kato, exclu du MILF, fonde le BIFF (Bangsamoro Islamic Freedom Fighters).
2014 (27 mars) : Le gouvernement du président Aquino et le MILF signent un accord (Comprehensive Agreement on Bangsamoro) qui ouvre la voie à la création d’un territoire autonome – le Bangsamoro.
Fin d’une guerre qui a déjà fait quelques 160.000 morts et contraint plusieurs millions de personnes à abandonner leur communauté d’origine ? C’est pas gagné. Le parlement philippin doit d’abord adopter la BBL (Bangsamoro Basic Law, en discussion depuis le 11 mai dernier) et de nouvelles scissions et réorganisations de groupes armés ne sont pas à exclure.

* La Nouvelle armée du peuple, bras armé du Parti communiste philippin, est active dans l’est de Mindanao (et sur une grande partie du territoire des Philippines) depuis 1969.

Dans la presse : MILF forms own political party. Le MILF (Moro Islamic Liberation Front) forme son propre parti politique (United Bangsamoro Justice Party) en vue de participer aux élections de 2016 (Philippines Daily Inquierer du 09/05/2015)

Dramatic changes to BBL eyed. Importantes modifications du BBL envisagées. Le comité ad hoc sur la BBL propose des modifications importantes du projet de texte de loi, qui réduisent le degré d’autonomie du futur Bangsamoro et restreignent le pouvoir de ses institutions. La loi elle-même pourrait être rebaptisée  » Basic Law on the Bangsamoro Autonomous Region ». (Philippines Daily Inquierer du 15/05/2015)

Carnet de reportage : à quoi s’attendre ? Le sujet, d’abord : il tournera autour de l’impact des grands projets miniers sur les populations locales, notamment les communautés paysannes, indigènes et de pêcheurs artisanaux.
En marge de ce travail, d’autres thèmes seront abordés en cours de route : 1) le processus de paix les questions et les inquiétudes qu’il génère : une loi suffira-t-elle pour ramener la paix ? N’est-ce pas un arrangement entre élites (musulmanes et catholiques) ? Quelles seront les conséquences, pour les populations les plus pauvres, d’un afflux massif d’investissements étrangers et du développement de grands projets dans l’agrobusiness, les mines et le tourisme ? 2) Luttes des travailleurs des plantations bananières. 3) Ce qui me tombera, éventuellement, sous la main…

Le carnet, ensuite : « de reportage » plutôt que « de voyage » ou « de route » signifie que seront épargnés aux lecteurs mes états d’âme, les menus de mes repas, le récits des heures passés dans des bus ou des jeepneys inconfortables, etc – notez par exemple que rien n’a été dit sur un éventuel mal de mer dont j’aurais pu souffrir durant la traversée en ferry.
Mais il ne faut pas s’attendre à quelque chose de bien léché. Non, plutôt une sorte de brouillon. Une série de notes accompagnant le processus de fabrication de l’objet reportage. Une accumulation d’informations, de témoignages, d’impressions, d’images, de sons qui s’empileront, dans le désordre, au gré des rencontres, des déplacements, des occasions qui se présenteront (ou pas)… Au bout d’un moment, ça donnera un sac de nœud dont il faudra, à l’arrivée, démêler les fils pour en tirer quelque chose d’à peu près cohérent pour le lecteur lambda. Mais ça, ce sera après. Le carnet de reportage, lui, sera encore du magma originel. Il y aura du texte (mais généralement moins qu’aujourd’hui), des photos (généralement plus qu’aujourd’hui et souvent des galeries), des vidéos (peut-être), des documents audios, des liens, une revue de presse, des fautes d’orthographes…

Voilà : un lecteur averti en vaut deux (c’est bon pour l’audimat).