Philippines 2014

Philippines

Pour une véritable réforme agraire (2)

Lundi 30 juin, date d’échéance de la loi de réforme agraire dite CARP-ER (Comprehensive agarian reform program – extension with reform). Estimant qu’après le CARP, le CARP-ER a faillit à sa mission de redistribution des terres aux paysans pauvres, des milliers de manifestants – paysans, indigènes, militants d’organisations progressistes – défilent à Manille pour exiger une véritable réforme agraire.
Les premiers manifestants sont arrivés en milieu de matinée au rond point Mabuhay : militants de Karapatan (organisation de défense des droits humains), Gabriela (mouvement de femmes), KMU (centrale syndicale), Agham (scientifiques)… Ils attendent les paysans, partis en début de matinée du Département de la réforme agraire devant lequel ils campent depuis samedi. Il fait chaud. La sono diffuse El Pueblo Unido dans une version en Tagalog.
Puis le cortège des paysans apparaît, remontant Quezon Avenue. Poing levé. « La terre aux paysans ! » « Non au CARP-ER ! »

Accaparement des terres (vidéos)

Le CARP-ER (Comprehensive agrarian reform program – extension with reform) est une loi de réforme agraire (CARP) adoptée en 1988 par le gouvernement de Corazon Aquino avant d’être prolongé (CARP-ER) sous la présidence de Gloria Macapagal Arroyo, en 2009.
Censé redistribuer la terre aux petits paysans le CARP puis le CARP-ER ont fait l’objet de nombreuses critiques, en dépit des chiffres officiel selon lesquels, entre 1988 et 2014, quelque 3 millions d’hectares de terres agricoles auraient été distribués à plus de 1,2 millions de bénéficiaires.

Parmi les paysans qui défilent sous la bannière du KMP (Mouvement paysan des Philippines) et de ses organisations provinciales, nombreux sont en effet ceux qui, lésés ou/et laissés pour compte de la réforme agraire, mènent depuis des années des combats devenus emblématiques. Trois exemples.

Hacienda Luisita. Sur les 6.435 hectares de l’Hacienda Luisita, ans la province de Tarlac, quelque 5.000 hectares étaient, dès la fin des années 80, sur la liste des terres à redistribuer dans le cadre du tout nouveau (alors) CARP. Mais… Mais l’Hacienda Lusita, essentiellement dédiée aux plantations de canne à sucre, appartient aux Cojuango, l’une des plus grandes fortune des Philippines, propriétaire du groupe San Miguel et, incidemment, parents de l’actuel président Benito Aquino III. Aussi, aux légitimes revendications des paysans, les autorités répondent-elles par la répression : le 6 novembre 2004, l’armée ouvre le feu sur les ouvriers agricoles en grève, tuant 14 personnes (dont 2 enfants) et, l’année suivante, le Département de la réforme agraire annule les droits de 5.000 paysans à la distribution des terres de l’Hacienda Luisita.

A lire

Hacienda Dolores. Depuis le début du XXème siècle, les 2099 hectares de l’Hacienda Dolores, dans la province de Pampanga, sont passés entre les mains de différents « seigneurs de la terre », tandis que les mêmes familles de paysans pauvres en cultivaient les terres de génération en génération. Depuis 2005, les sociétés LLL Holdings Incorporated (LLHI), Terrafirma Holdings Inc et Ayala Land Ltd – ce dernier groupe est le plus puissant promoteur immobilier des Philippines – ont entrepris d’expulser les paysans des terres qui, en toute logique, auraient dû leur être attribuées dans le cadre de la réforme agraire, pour les transformer en centre d’affaire, complexe résidentiel et d’écotourisme.

Hacienda Looc. Quelque 10.000 familles de petits paysans résident et travaillent sur les 8.650 hectares de l’Hacienda Looc, dans la province de Batangas. Dans le cadre de la loi de réforme agraire, une partie de ces terres a été redistribuée à ses occupants. Pourtant, le groupe SM (propriétaire de la plus grande chaîne de supermarchés des Philippines) prétend aujourd’hui avoir acheté ces terres à l’état et projette de les transformer en complexe touristique… après en avoir expulsé quelques centaines de familles paysannes, bien sûr.

More in English: Agrarian reform / Bulatlat

Dans tous ces cas de figure (et bien d’autres), villageois et dirigeants d’organisations paysannes sont harcelés, menacés, poursuivis en justice, voire abattus par l’armée ou les organisations paramilitaires – sous-prétexte de lutte anti-insurrectionnelle. Alors, quand le gouvernement parle de prolonger le CARP-ER de deux ans, les manifestants disent non et réclament une véritable réforme agraire. Arrivé à l’entrée de Mendiola Street, la rue qui conduit au palais présidentiel, ils brûlent une effigie du président accoutré de vêtements aux couleurs du drapeau américain. Je les quitte après ça. Eux vont passer la nuit sur place, avant de repartir le lendemain vers leurs provinces respectives. Le combat continue !

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