France 2018

Fiction

L’âge du capitaine

J’emprunte le chemin qui longe la plage jusqu’à l’arbre aux pendus et m’assieds face au large, un brin nostalgique du temps où j’écumais toutes les mers du monde. Puis je pense à Horatio qui trempe par trente mètres de fond en attendant qu’on vienne le tirer de là, et je me marre.

J’ai longtemps commandé un vaisseau fantôme : l’Eurêka. C’était une goélette de soixante tonneaux, taillée pour la course, qui tenait magnifiquement la mer et remontait au vent comme nul autre. Debout sur la dunette, tirant sur ma bouffarde, indifférent aux vagues gigantesques qui menaçaient de nous engloutir comme aux bonaces qui nous immobilisaient parfois de longs jours sur une mer d’huile, je guettais sans répit, à travers le linceul de brume qui toujours nous enveloppait, l’approche d’une proie potentielle. Certains jours, enfin, résonnait le cri du gabier : « navire en vue ! ». Nos six caronades pointaient alors par l’ouverture des sabords leur gueule menaçante et nous cinglions sus à l’inconscient qui osait croiser notre route. Ah ! comme je me délectais de voir se dresser sur leur tête les cheveux des malheureux apercevant, surgie du néant, la noire silhouette de notre vaisseau maudit. Même si ça n’allait jamais plus loin. Car je n’étais pas cruel, non, juste un peu facétieux. Je n’éperonnais jamais les navires de rencontre, ne lançais pas mes forbans à l’abordage, ne faisais pendre quiconque à la plus haute vergue ni passer le moindre quidam au fil du sabre. Flanquer un bonne frousse suffisait à mon bonheur. Après quoi l’Eurêka s’évaporait, comme absorbé par le brouillard, ne laissant dans son sillage que l’écho d’un rire sardonique, tandis que l’équipage et moi, nous bidonnant comme des baleines, célébrions cette bonne blague en défonçant un tonneau de vieux rhum.
Ainsi passaient les jours, les mois, les ans, les siècles.

Oui mais voilà, avec la globalisation, ses accords commerciaux, ses règlements, ses directives, même les vaisseaux fantômes doivent désormais être géo-localisables en temps réel et l’âge du capitaine, dûment inscrit dans le registre de bord, est consultable sur Internet, sans aucune pudeur. Arguant de l’obligation de « mise en conformité avec les normes européennes », les actionnaires de l’International Ghost Shipping Company n’ont pas tardé à réclamer un plan social, puis confié au DRH le soin de mettre les vieux loups de mer à la casse et de les remplacer par des blanc-becs en CDD ou des stagiaires rétribués au lance-pierre. Quant à ma pomme, après que la comptabilité eût réglé mes maigres arriérés de salaires, l’on me débarqua sans autre forme de procès et par un jour de gros temps sur le port de Lablonde-les-Morts [1] : exit le vaisseau fantôme, retour sur le plancher des vaches.

Avec pour tout bagage mon increvable sac de matelot en grosse toile imperméabilisée et, au fond de ma poche, trois ducas d’argent que le préposé au guichet de la banque considéra d’un air méprisant avant de me rire au nez quand je lui demandais combien de dollars, d’euros ou de bitcoins il pouvait m’en donner, les lendemains s’annonçaient difficiles. Mais pas de panique ! Je m’étais déjà tiré de situations autrement périlleuses et – une chose à la fois – me mis sans tarder en quête d’un toit. Je squattais quelque temps des bateaux à quai, passant de l’un à l’autre au gré de leur disponibilité et de ma fantaisie, jusqu’à ce que je m’avise de l’existence d’une maison hantée relativement cossue. Banco ! J’y établis mes quartiers.

Aujourd’hui, ça fait presque deux ans que j’occupe une chambre à l’étage de ce gîte pour esprits à revenus modestes. Bien sûr, je n’y suis pas seul. Mais les spectres qui résidaient là avant moi m’ont plutôt bien accueilli. Et les propriétaires se contentent d’y passer deux à trois semaines pendant l’été et laissent les volets fermés le reste du temps. Je m’applique toutefois à rester discret, prends garde de ne pas effrayer les enfants qui viennent, quand c’est la saison, cueillir des figues dans le jardin – ils ne sont d’ailleurs pas nombreux dans le quartier –, évite de me montrer nu à la fenêtre, mets un casque quand j’écoute à plein volume l’opéra que mes aventures ont inspiré à Richard Wagner.

Quelques semaines après avoir posé mes valises à Lablonde-les-Morts, j’ai essayé de faire valoir mes droits à la retraite. En comptant les années où j’étais embarqué comme mousse, je totalisais près de quatre siècles en mer.
– Ça fait combien de trimestres ? me demanda le type de l’Assurance retraite.
Je refis le compte, plus précisément, sur mon boulier chinois. J’arrivais à mille cent-vingt-sept trimestres. Mon interlocuteur parut vaguement étonné mais ne moufta pas, se contenta de hocher la tête…
– Oui, ça devrait suffire.
… et d’ajouter :
– Vous avez les justificatifs ?
Aïe ! Je tentais aussitôt de joindre le service administratif de l’International Ghost Shipping Company : la comptabilité, la gestion des fiches de paie, les archives, tout avait été « externalisé ». On me renvoya vers la société sous-traitante, sise aux Philippines. Et l’on me prévint que, de toute façon, l’Eurêka, comme tous les autres vaisseaux fantômes de la compagnie n’existait plus – avait-il d’ailleurs jamais existé ? – qu’il avait été rebaptisé et enregistré sous pavillon de complaisance, aux Bahamas, à moins que ce soit à Malte, ou peut-être au Liberia. Bref, je pouvais faire une croix sur mes rêves de retraite dorée.

Il a donc fallu que je me débrouille.
Heureusement, j’ai plus d’une corde à mon arc. A la basse-saison, je dépose des bouteilles vides au milieu des prairies de posidonies, où elles acquièrent rapidement une vénérable patine, puis glisse à l’intérieur des messages abscons, des cartes au trésor ou une petite culotte de Beyonce – tous certifiés authentiques –, les scelle à la cire, les étiquette « bouteille à la mer » et les vends sur le marché d’artisanat local qui se tient deux ou trois soirs par semaine pendant l’été. Je traîne aussi sur la plage, en quête de pigeons auxquels je prédis l’avenir en déchiffrant les lignes du sable ou la forme des galets. Et quelquefois, quand la lune est dans son dernier quartier, j’allume un feu sur le rivage, dans l’espoir de dérouter quelque navigateur du dimanche et de le voir s’empaler sur des écueils ou s’échouer sur des hauts-fonds. Mais la profession de naufrageur n’a plus guère d’avenir et le butin que je retire de ces opérations, même quand elles aboutissent, est maigre : quelques conserves, deux sandwiches, un pack de bières, trois paquets de café, une paire de tongs, un ciré jaune, un bikini à fleur taille XXL… Il y a quelques jours, quand même, en fouillant dans le cockpit d’un maousse canot à moteur qui, sans que j’y sois pour rien, était venu se coincer entre deux rochers, j’ai trouvé un magnum de bordeaux millésimé qui n’était pas piqué des vers.

Je l’ai bu hier soir, le magnum de Chateau-Machin-Chose, avec mes voisins d’en face. Un jeune couple. Je m’entends bien avec eux. Elle est médecin, lui moniteur de plongée sous-marine. Elle vient de reprendre le cabinet du docteur Dinteville et, en même temps que de sa patientèle, a hérité d’Horatio, le squelette unijambiste qui monte la garde dans la salle d’attente.
– Il te ressemble, m’a-t-elle fait remarquer.
Et c’est vrai : même visage osseux, même physique longiligne sans un gramme de graisse superflue, même large sourire auquel il ne manque que quelques dents pour pouvoir figurer dans une publicité Colgate, même absence de jambe droite amputée au niveau du genou.
Hier soir, donc – c’était la veille de la Toussaint -, j’ai traversé la rue, ma bouteille sous le bras.
– Toc-toc…
– Salut.
– T’as un tire-bouchon ?
– Entre…
C’était un vrai nectar.
Nous avons bavardé quelques verres et picolé à bâtons rompus : de mon ancienne profession, d’Horatio, de la plongée sur l’épave du Karaboudjan prévue pour le lendemain.
– Le Karaboudjan, raconte mon homme-grenouille de voisin, était un tramp-steamer que son capitaine, pris en chasse par des gardes-côtes, a préféré saborder plutôt que de tomber aux mains des autorités avec sa cargaison de loukoums de contrebande. Demain, continue-t-il, je dois encadrer une palanquée de touristes coréens, ils veulent absolument se faire photographier devant l’épave qui repose par trente mètres de fond.
Sur ces entrefaites, un groupe de gamins qui fêtaient Halloween est venu sonner à la porte. L’un d’eux portait un masque de tête de mort…
Vaisseau fantôme, épave, tête de mort, Horatio, Pays du Matin Calme… ça se mélangeait avec le vin, devenait une image, prenait forme, se précisait : eurêka ! L’idée était loufoque à souhait.
Une fois les gamins repartis avec leurs bonbons, j’exposais à mes voisins éberlués le résultat de mes élucubrations. D’abord ils ont dit :
– Tu déconnes.
Mais après que nous ayons fini de vider le magnum de bordeaux, ils ont changé d’avis.
Tôt ce matin, nous sommes donc allés réveiller Horatio, l’avons affublé d’un bandeau sur l’œil, coiffé de mon vieux bicorne, habillé de ma veste à brandebourg ressortie pour l’occasion du fond de mon sac de matelot. Puis l’homme-grenouille a emprunté un zodiac et fait ce qu’il avait à faire avant de rentrer au port pour prendre livraison de sa colonie coréenne.

Il est midi passé. Adossé au tronc de l’arbre aux pendus, je scrute la mer. L’équipée des coréens a dû s’achever et ils sont sans doute sur le chemin du retour. Je vais aller les attendre sur le quai. J’essaie d’imaginer la tête qu’ils ont tirée en découvrant le rictus d’Horatio ses phalanges agrippées à la roue dans le poste de pilotage du Karaboudjan et le drapeau noir flottant mollement sur l’épave du vieux cargo.

… à suivre


[1] Les cartographes s’accordent généralement pour situer Lablonde-les-Morts sur la côte pacifique des États-Unis, un peu au nord d’Hollywood. La ville aurait servi de décor à une superproduction de la Paramount intitulée « La fiancée du pirate », film dans lequel Marylin Monroe (la blonde fiancée) et Charlie Chaplin tenaient les rôles principaux mais qui ne fût jamais achevé. Cette opinion ne fait cependant pas l’unanimité. Marco Polo, dans ses voyages, évoque une cité d’un nom approchant qui serait localisée dans le détroit de Malacca. Et certains illuminés affirment qu’existerait, sur le littoral méditerranéen, entre Hyères et Saint-Tropez, une commune de « La Londe les Maures » (nom qui serait une simple déformation du « Lablonde-les-Morts » original), mais ils n’ont jamais pu fournir la moindre preuve à l’appui de leur thèse.