Philippines 2019

Philippines

Notes du Bangsamoro (3) Marawi

Près de deux ans après la fin de la bataille de Marawi, la capitale de la province de Lanao del Sur renaît lentement de ses cendres, mais la partie de la ville située sur la rive gauche de l’Agus River, la plus affectée par les combats, demeure un champ de ruines toujours interdit au public.

Le campus de l’Université de Marawi, pelouses verdoyantes, vue panoramique sur le lac Lanao. Une foule se presse autour de longues tables, installées sous un chapiteau, où siègent des employés de la Task Force Bangon Marawi (l’organisme chargé de piloter la réhabilitation de Marawi). Ce sont des déplacés internes qui, avant la prise de la ville par les djihadistes du Groupe Maute, vivaient dans l’un ou l’autre des vingt-quatre barangays (quartiers) de la zone, aujourd’hui surnommée Ground Zero, où se sont concentré l’essentiel des combats. Les déplacés sont venu déposer une demande d’attribution de logement (lesquels logements n’en sont toujours qu’à l’état de projet). Inscription sur la liste des demandeurs, prise d’empreintes digitales, photo d’identité, entretien individuel… puis sans doute des mois, voire des années d’attente : pour eux, c’est une autre bataille qui commence.

La première bataille de Marawi, celle menée à coups d’armes automatiques et de bombardements intensifs, a débuté quelque deux ans plus tôt, le 23 mai 2017, dans le quartier de Basak Malutut. Sur la base de renseignements affirmant qu’Isnilon Hapilon, chef du Groupe Abu Sayyaf, se cache dans dans une maison de sécurité située dans le quartier, la police mène alors une opération visant à capturer celui qui, en 2014, a été intronisé émir de l’État Islamique pour le Sud-Est asiatique. Mais l’opération dérape et les policiers sont pris sous le feu des djihadistes. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres – à moins qu’elle n’ait fait que précipiter le déclenchement d’une opération qui était déjà en préparation – : cinq cents combattants du Groupe Maute – dont la province de Lanao del Sur constitue le fief – attaquent le camp militaire de Ranao. Dans les heures qui suivent, les djihadistes occupent la maire, s’emparent de la cathédrale où ils prennent plusieurs prêtres en otages. La ville est placée en état de siège, les communications sont coupées. Les habitants fuient massivement les combats. Dès le lendemain, la loi martiale est instaurée dans toute l’île de Mindanao.
Dans les jours et les semaines qui suivent, l’exode des civils s’amplifie et s’étend bien au delà des limites de la ville. Les troupes rebelles se replient sur la rive gauche de l’Agus River, qui traverse Marawi, minent les ponts. Les combattants de Maute et Abu Sayyaf reçoivent le renfort d’autres groupes ayant fait allégeance à l’État Islamique (Bangsamoro Islamic Freedom Fighters, Ansar Khalifah Philippines). On rapporte la présence de djihadistes indonésiens, malaisiens, saoudiens, yéménites et tchétchènes parmi les insurgés. L’armée recours à des bombardements aériens massifs pour déloger les snipers ennemis. Mais les soldats philippins sont mal préparés à la guerre en milieu urbain, où chaque mètre de terrain se gagne ou se perd maison par maison. Le siège se prolonge. Un, deux, trois, quatre mois… Trop contents de l’occasion qui leur est donnée de resserrer les liens – quelque peu distendus depuis que le président Duterte a entrepris de se rapprocher de la Chine – avec un de leurs plus sûr alliés dans le Sud-Est asiatique, les États-Unis accroissent leur aide militaires aux Philippines.
Mi-septembre 2017, enfin, Hapilon et Omar Maute sont tués, les djihadistes abandonnent leurs dernières positions. Le 23 mai, Duterte annonce officiellement la libération de Marawi. Bilan : un millier de djihadistes, 160 militaires et 47 civils tués ; 350.000 personnes déplacées ; une ville en ruine (15 à 20 millions de tonnes de décombres dans la seule zone de Ground Zero). Le coût de la réhabilitation est évalué à 72 milliards de pesos (1,25 milliard d’euros).

Une gargote établie dans ce qui ressemble à un garage ouvert sur la rue. Mme Ashmere Ali Ala, la patronne, ne se fait pas prier pour raconter et dévide le fil de son récit sans se laisser distraire par ses propres contradictions.

« Ici ? Non, ce n’est pas chez moi. J’habitais Ground Zero. Avant. Il y a environ un an que je loue ce local. Ma famille et moi dormons dans le fond et, pendant la journée, je tiens mon petit commerce. Pas de quoi faire fortune, mais ça aide à survivre. Ma maison n’existe plus. Les bombardements ont tout détruit, tout. Pourquoi nous a-t-on fait ça ? J’ai voté pour Duterte, j’adore Duterte ! Grâce à lui, le pays devient plus sûr, il lutte contre la drogue et la loi martiale a fait diminuer la violence à Mindanao. Mais pourquoi bombarder nos maisons, pourquoi ? Pourquoi nous a-t-il fait ça ? On nous promet de reconstruire, mais quand ? Le gouvernement avait annoncé que la réhabilitation serait terminée en 2021, mais on annonce chaque fois de nouveaux retards et rien n’a encore commencé. Sauf les démolitions. Et l’on ne nous dit rien. Hier, par exemple, ils ont fait sauter un bâtiment de Ground Zero à la dynamite : personne ne nous avait prévenu. Avec la peur qui est toujours là, on s’est demandé si les combats recommençaient… Et puis, pourquoi le président Duterte dit-il que tous les maranaos (les habitants de la province de Lanao del Sur) sont riches, que ce sont des businessmen qui vivent de l’argent de la drogue ? Ce n’est pas vrai. Bien sûr, il y en a quelques uns, mais ils ne sont qu’une minorité. Et la guerre à la drogue ne s’en prend pas à eux. Ce sont toujours les petits dealers qui trinquent, jamais les gros trafiquants. Mais faut pas croire, les maranaos sont amicaux et pacifiques. Ce ne sont pas des gens violents. Des armes ? Oui, bien sûr qu’il y a des armes dans toutes les familles. C’est pour se défendre. Chez nous, il y a le rido (système de vendetta), c’est une tradition : une vie contre une vie. Si quelqu’un est tué dans ma famille, il faut que quelqu’un meure chez ses assassins. C’est culturel !… Mais ça n’a rien à voir avec l’extrémisme religieux, les djihadistes, tout ça. Les maranaos sont de braves gens ».

La Task Force Bangon Marawi (TFBM), l’organisme chargé de coordonner l’action des différentes agences gouvernementales (National Housing Authority, National Disaster Risk Reduction and Management Council, Department of Social Welfare and Development…) impliquées dans la réhabilitation de la ville martyre, a été placée sous la direction d’Eduardo del Rosario. Ce général à la retraite est un proche de Rodrigo Duterte – les militaires sont nombreux dans l’entourage du président. Très vite, il apparaît que la TFBM navigue à vue, sans plan d’action clairement défini. C’est ainsi que, dans un premier temps, le gouvernement souhaite établir un Partenariat Public Privé avec un interlocuteur unique. Des entreprises chinoises – China State Construction Engineering Corp. Ltd. (CSCEC), China Geo Engineering Corp. (CGCd), Anhui Huali Construction Group Co. Ltd., TBEA Co. Ltd., Shandong Jinyuan Homes Industry Development Co. Ltd. – associées à des sociétés philippines forment le Bangon Marawi Consortium, qui se porte candidat à la reconstruction. Les négociations s’engagent avec la TFBM. Mais voilà que, fin juin 2018, on se rende compte que plusieurs des compagnies chinoises impliquées dans le projet sont répertoriées sur une liste noire de la Banque Mondiale en raison de leurs pratiques douteuses. Atermoiements, recherche d’un partenaire alternatif, beaucoup de temps perdu. Jusqu’à ce que le gouvernement change son fusil d’épaule, renonce à travailler avec un partenaire unique, et décide qu’il fera appel, pour chacun des 22 projets répertoriés dans le plan de réhabilitation, à des entreprises privées différentes. Il s’avère alors que seuls 8 des 22 projets sont potentiellement rentables pour des investisseurs privés, ce qui pose question : peut-on sérieusement espérer que des entreprises privées postuleront pour les 14 projets non rentables ? Et d’autres facteurs viennent encore complexifier le panorama et retarder le début des opération : on évoque des projets immobiliers – lotissements résidentiels, centres commerciaux – pour l’aménagement des rives duc lac Lanao, on parle d’implantation d’une zone franche… L’installation d’une base militaire permanente est également annoncée. Avec tout ça les mois passent, les retards s’accumulent et, aujourd’hui, aucun des déplacés de Ground Zero n’a encore été relogé de façon définitive.

Quartier de Basak Malutut, théâtre des premiers affrontements, devant une grande mosquée. L’imam n’apprécie guère la visite d’un journaliste, il se mure dans le silence et non, pas de photo. A quelques rues de là, le gardien d’un école coranique, sur la façade de laquelle est accrochée une banderole appelant à voter OUI au référendum sur le Bangsamoro, se montre plus disert : il y a peu de temps encore, un groupe de djihadistes se cachait dans une maison de sécurité toute proche. Où sont-ils maintenant ? Pas de réponse, évidemment, mais sans doute est-ce là ce qui explique les réticences de l’imam.
Plus loin, dans une maison située face à Ground Zero mais de l’autre côté de la rivière, où d’innombrables impacts de balles témoignent des durs combats qui s’y sont déroulé, un graffiti relativement récent – I love ISIS – rappelle que les partisans de l’État Islamique disposent toujours de relais dans la ville.